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Bonjour, moi je suis un CD-ROM ! Un C.D. comme les autres, comme il en sort des millions chaque jour des chaînes de fabrication. Mais pour moi, aujourd'hui, c'est la fin. Dans quelques minutes on va me broyer. La seule chose que je sache, c'est l'étiquette qu'un homme en bleu m'a collée sur le dos il y a quelques jours : "Affaire M133 - Tribunal de Nanterre". Je vais disparaître après avoir fait vibrer des centaines de mains. Voici mon histoire. Le bon Tout a commencé en ce mercredi 29 octobre 1997, dans un supermarché de la banlieue parisienne. Un homme, d'une trentaine d'années, un peu timide devant mon rayon, réfléchissait, tournait et retournait... Il nous acheta, tous ! Nous étions 50 CD-ROM vierges. Une fois chez lui, nous pensions revenir dans notre rayon tellement nous étions nombreux sur son meuble. Car nous partîmes 50, et nous nous retrouvions à 500 ! 500 devant quatre ordinateurs qui brillaient de mille feux. Etions-nous dans une entreprise qui sauvegarde ses données ? Chez un créateur de logiciels ? Non ! Mon aluminium refléta la réalité, nous étions tombés chez un drôle de personnage. Je le voyais en train de taper frénétiquement sur son clavier. Les écrans noirs alignaient des lignes et des lignes de codes en assembleur. Toutes les 30 secondes un écran s'illuminait, un fois d'un dessin, une fois d'un autre... Je le voyais, une fois ricaner, une fois maudire son clavier. Ses mots étaient bizarres, il parlait de protection hexagone, de dongle, de désassembleur. Très concentré, j'apprit plus tard qu'il était la charnière d'un réseau de contrefaçon de logiciels. On l'appelle le codemaster, cracker pour les intimes. Les brutes... Cela fait déjà deux heures que l'on poireaute sur son bureau. J'ai de la chance : je suis en tête. Il est 17 heures quand un grand gars rentre dans la pièce ou officie le cracker. C'est le leader, le grand patron, un véritable homme d'affaire, disponible et efficace. Tout passe par lui, rien ne se fait sans son accord. Il regarde l'écran, un large sourire illumine son visage. La news qu'il a devant les yeux lui semble parfaitement bien déplombée. Le Cracker a correctement dimensionné les fichiers, il a enlevé les animations et rendu le format du logiciel plus compact. La compression à diviser par trois la taille du programme. J'ai même cru comprendre qu'il avait eu le temps d'y mettre des trainers. Et cerise sur le gâteau, le choix des niveaux était paramétrable dans cette nouvelle crack. "Le logiciel aura une durée de vie encore plus courte", s'exclamera l'un des pirates ! Le leader, saute sur le téléphone, il regarde son agenda électronique, je n'y comprends rien, tout est codé. Ah si ! Je vois quelque chose. Le numéro qu'il cherche possède un drôle de suffixe, 0 800. Cracker rigolait en le voyant, il lui demanda si ce nouveau numéro de social engineering lui convenait. Cracker a piraté une entreprise afin de récupérer ce code. On appelle ça faire du Phreaking. Téléphoner sans payer sur le compte de quelqu'un d'autre. Cracker à aussi un petit carnet, bourré de numéros de téléphones. A chaque fois qu'il en utilise un, il le barre. Pas question de le réutiliser. Ainsi ils évitent d'être tracés, d'être repérés. Ce numéro si magique indiquait un autre personnage de cette organisation : le Supplyer. "Allô ! Bonjour, pourrais-je parler à votre Beta-testeur s'il vous plaît ?" "Salut, c'est Crack'n Rom. OK ! pour ta stuff, je t'envoie tes crédits dans la soirée, salut !" Le Supplyer semble avoir bien travaillé. Il vient d'avoir confirmation d'une prochaine remise de crédits. Ces crédits lui permettront de se connecter sur le BBS du groupe et ainsi loader du stuff. Je vais vous avouer quelque chose, Beta-testeur, je l'ai su plus tard, travaille dans une entreprise de jeux vidéo. Lui, je ne l'ai jamais vu. Il est 17h30, leader vient de me prendre dans sa main, il me place dans un drôle de lecteur, il me chatouille, ça me fait du bien, je sens qu'il me place des programmes au creux de mes bits. 15 minutes plus tard, je me sens lourd, mais heureux, je viens de prendre mon poids de croisière comme ils disent, 640 mégas. Ils m'ont appelé master. Sympa ! C'est mieux que disque vide. La lumière s'éteint, un peu de repos ne me fera pas de mal. 19 heures. La nuit fût courte. Leader semble tout réjoui, le téléphone ne cesse de sonner, je viens de le voir se jeter sur deux machines. La premier clignote de mille feux, un message vient de s'afficher : " WELCOME TO THE BBS WAREZ. Entrez votre code". Le Bulletin Board System ( BBS ) arrive directement au domicile de Leader, je vois 5 modems qui clignotent comme de beaux diables, ils sont connectés directement à la machine. On accède à ce BBS qu'à la condition de posséder un mot de passe (Password). Seul leader décide qui va pouvoir l'avoir. Les élus se nomment élites. Ils sont triés sur le volet. Comment ? J'ai cru comprendre que ces élites faisaient partis des meilleurs distributeurs de copies. Ils sont rares et très discrets. Une deuxième machine ronronne dans un coin de la pièce. Elle est connectée sur Internet. Il y a plein de messages qui s'affichent avec frénésie. Elle est branchée sur un IRC. L'IRC étant un lieu ou l'on cause de tout et de rien, ici il est clair que c'est le lieu ou l'on parle de jeux... L'IRC semble jouissif vu le nombre de croix que leader met dans un petit cahier qu'il a nommé "Elite commande". A ce moment, deux autres garçons, que je n'avais encore jamais vu rentrent dans la pièce, l'un a sous le bras, un drôle d'ordinateur, il est tout petit et s'ouvre en deux. L'autre s'est tout de suite jeté sur l'ordinateur gérant le BBS. Ce dernier semble fort pour répondre aux messages qui ne cessent d'apparaître.Le premier de ces garçons, c'est le Trader, son rôle, fournir les logiciels crackés par le biais des BBS et des Sites Internet. Le second garçon, le Sysop, gère le site du groupe, il vérifie les news et donne les mots de passes qui permettent l'accès au Board. Il est 23 heures, j'ai mal au crâne, ca va faire bientôt 5 heures que je tourne en rond, on me duplique à une vitesse frénétique. Nous sommes tous identiques, j'ai maintenant 100 frères jumeaux. Le leader nous place dans de drôle d'enveloppe. On se croirait dans une baignoire, il y a plein de bulles... L'enveloppe se referme, je vais enfin pouvoir dormir. Il vient d'écrire sur l'enveloppe no fake stamps. Un terme barbare, mais qui selon mon maître évite toute surveillance inutile des courriers. Il semble que leader ai connu de petits problèmes avec la poste à l'époque ou il mettait de la colle UHU sur ses timbres. Il est 23h10, enfin je m'endors. |
Et les truands Jeudi 30 octobre, 18 heures. Un jeune garçon, il a 10 ans de moins que mon premier maître, vient d'ouvrir mon enveloppe. On l'appelle Swapper. Il récupère tout ce qu'il peut en nouveauté. Il prend tout : jeux, utilitaires, démos, musiques, dessins... Il échange, il achète, il vend. Il veut avoir un maximum de contacts. Son rêve devenir un élite. Il a l'air content. Il n'est pas le seul. Il y a plein d'autres personnes derrière lui qui poussent des cris de contentement. Ils se jettent tous sur un bout de papier qui faisait le voyage avec moi. Il avait d'ailleurs peu de conversation. Les seules informations que j'ai pu avoir de lui, c'est une liste de noms incompréhensibles qui bizarrement se finissaient tous par ZIP. Le Swapper, en 2 temps 3 mouvements, me jette sans ménagement dans un graveur. Les autres garçons, les lamers, lui tendent de l'argent, beaucoup d'argent. Swapper considère les lamers comme des emmerdeurs. Ils n'ont de cesse que de demander des logiciels sans jamais en proposer. Normal, ils n'ont rien. C'est ainsi que les newbies sont devenus les vaches à lait de la piraterie informatique. Swapper l'a très bien compris. Il est dans l'organisation pirate un maillon sans grande envergure. Il achète les masters et les revend après les avoir dupliqués. Lui, il n'est pas comme mes premiers maîtres. Il ne regarde même pas mes lignes de code. Par contre, il n'hésite pas à modifier mon contenu, à enlever certains de mes occupants, à en rajouter d'autres. Bizarrement, l'un d'entre eux me parait belliqueux. Il vibre aux creux de mes sillons microscopiques. Il a deux noms, un seul visible. Le premier News.zip. Le second caché au fin fond des instructions binaires, se nomme Ebola.exe. D'après un de mes frères c'est un virus. Ni le Swapper, ni les lamers ne se sont rendus compte de sa présence. Le Crasher qui a fournit le programme News.zip a réussi son pari. Temps pis pour les utilisateurs. Je ne saurais jamais qui était ce Crasher. Il semble que les crashers soient très rares dans l'univers de la piraterie. Leurs actions ? Créer des virus par exemple. Leur but ? L'anarchie informatique. Les conséquences sont terribles. Il est vrai que voir disparaître son disque dur ne doit pas faire rire tous les jours... On me copie encore et encore. Mes petits frères partent au fur et à mesure avec les autres garçons. Les commentaires fusent : "Demain au lycée on va se faire des tonnes de pognon." "Tu as vu, il y a des hot-stuffs ce mois ci !" Nous voilà, nous pauvres supports de plastique obligés de transporter des logiciels illégaux, des hot-stuffs, qui de plus ne sont même pas encore dans les magasins. Case prison, ne touchez pas les 20.000, mais rendez-les ! Vendredi 31 octobre. Il est 6 heures du matin. Il y a plein de monde dans la chambre de mon nouveau maître. Ils ont tous des brassards oranges au bras, sauf mon jeune ami, lui il a de drôles de bracelets aux poignets. Les hommes prennent tout dans la chambre, ordinateur, C.D., disquettes, papiers, relevés bancaire, notes de téléphone. On déménage ? Swapper ne semblait pas au courant hier soir ! Il semble drôlement étonné quand il voit deux de ses amis lamers dans sa chambre. Les messieurs aux brassards oranges m'ont mis sous un plastique à l'écart des autres, ils ont collé un drôle de liquide rouge qui durci très rapidement, une petite corde pendouille avec un carton jaune. On m'a emmené dans une grande pièce blanche, il y avait plein d'ordinateurs et d'hommes en blouses blanches. Sur l'une des blouses, un écusson bleu blanc rouge. Il représente un singe en contre jour sur un lion, l'ensemble surplombant un ensemble de 01010101. Je ne saurai jamais qui étaient ces hommes. La police scientifique informatique certainement. (Le logo sité est celui du BCRCI) Nous sommes le samedi 1 novembre. On m'a encore réveillé à 6 heures ce matin. J'ai revu mon premier maître, Leader. Lui par contre, en pyjama, ne semblait par heureux de me voir. Les hommes aux brassards qui brillent dans la nuit l'ont emmené, lui, son carnet, ses machines et mes frères dans de grands cartons. Il paraît que l'on va tous se retrouver au tribunal. Je ne sais même pas ce qu'est un tribunal. Mon maître non plus, dirait-on. Adieu, moi je suis un CD-ROM. Un C.D. comme les autres, comme il en sort des milliers chaque jour des ordinateurs des pirates. Mais pour moi, aujourd'hui, c'est la fin. Dans quelques minutes on va me broyer. La seule chose que je sache, c'est l'étiquette qu'un homme en bleu m'a collé sur le dos il y a quelques jours : "affaire M133 - tribunal de Nanterre - C.D. compilation pirate". Je vais mourir après avoir fait vibrer des centaines de mains. Je suis un peu triste, mes nombreux maîtres ne me regardent plus, pourtant ils sont tous debout face à moi dans ce grand bureau gris. Mais pourquoi ont-ils tous ces drôles de bracelets? Cette histoire, certes romancée, est arrivée à des dizaines de pirates au cours de ces dix dernières années en France. Les peines de prisons ont varié de 2 mois avec sursit, à 2 ans d'emprisonnement ferme, ainsi qu'à des amendes pouvant atteindre le million de francs. La derniere grande descente de police date de fin 1999. Un groupe français a été stoppé par le SEFTI, l'autre police informatique. 15 personnes arretées. Elles avaient une moyenne d'age de 20 ans. |